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Sur les traces du duende


Tuesday, March 26, 2013

notes à partir du film Bastian et Lorie de Caterina Pasqualino, 2009, (22 min.) image et montage Camille Robert, prise de son Mathieu Touren, avec Bastian Blanco et Lorie Baghdassarian – Voir le film >>>

Le film Bastian et Lorie laisse tellement à penser, mais par deux bouts par lesquels nous ne sommes pas habitués à le faire : la raison et le sensible.

Il commence comme un film d’anthropologie, dans un protocole de saisie de l’instant, avec écran noir suspendu à un cadre placé derrière les protagonistes, afin que tout se passe dans l’espace confiné de l’expérience. L’image est très documentaire à ce moment là, pourtant dans une très grande proximité avec ses sujets, peut-être parce que les corps doivent se sentir proches pour livrer leurs expressions, c’est ce que le spectateur que je suis s’est surpris à penser.

Bastian et Lorie - Caterina Pasqualino 2009

Premier plan, Bastian, musicien gitan andalou, filmé de très près, camera sur pied, lui semble assis, mais mobile, il en vient parfois à ne plus être dans le cadre de la saisie vidéo. On l’entend parler, chercher ses mots, on voit de lui des fragments, des parties de son visage.

De Bastian, quelques bribes désordonnées :

« Ce Olé, est difficile à décrire… Olé, pourquoi tu le dis ? »

« C’est encore difficile de le traduire… »

« Je crois qu’on peut l’écrire, mais à l’oral, non. »

« C’est quelque chose de si petit que c’est difficile de l’expliquer avec des mots »

Cette mise en langue initiale, cette mise en mots, c’est par là que tout va commencer, peut-être pour nous dire d’où il va chanter, pour nous dire son horizon, sa quête. Car nous ne sommes pas au spectacle, mais dans un moment donné, au sens d’un cadeau, d’un présent.

Ce sera quelque chose comme le chant pour les amis. On apprendra que sa quête se nomme duende. Quelque chose comme l’instant de grâce, comme le point par lequel un coin du monde se met en suspens, point d’équilibre fugace, mais incarné. Paradoxe peut-être, on sait que cette quête est celle d’un art – le chant – lent et long, transmis par les anciens de la communauté, d’un art pratiqué, partagé, aventureux et risqué, toujours, car rien n’est jamais acquis dans la quête du duende. Quand au Olé !, c’est peut-être ce moment où le duende est en vue, qu’il se manifeste, et se manifestant, trouve l’expression de la joie que sa fugitive rencontre procure : Olé !

De Bastian encore :

«  tu es dans une rue et tu vois une mère avec une petite fille en train de marcher et elle perd sa chaussure et en un dixième de seconde, elle remet sa chaussure : Olé ! Quel art ! »

« l’art naît à n’importe quel moment dans n’importe quel lieu ».

Il aspire une bouffée de fumée sur sa cigarette.

Et puis le chant de lui seul, authentique et bouleversant, l’image qui voudrait ralentir le temps et qui chevrote, se répète et balbutie pour retenir quelques lenteurs, ses mains, sa bouche, sa voix qu’on se surprend à continuer d’entendre même quand le silence se fait, un peu plus tard.

Bastian et Lorie - Caterina Pasqualino 2009

Ici, sort-on des outils de l’anthropologie ou assiste-t-on au contraire à leur fabrique ? D’abord par l’invention d’un dispositif sensible de captation du réel, puis avec la (re)mise en partage de ce don, offert à son tour à nos regards à travers le film ? C’est que l’invention d’une méthode adaptée à la « dérive nécessaire » (Bruno Latour) du projet de recherche ne relève pas moins d’un acte créatif que la réalisation du film lui-même.

Plus tard, c’est elle, Lorie, grande, belle, émue, tendue de l’intérieur, comme ramassée toute entière sur ses sens, retenant ses larmes, parce que le chant qu’elle entend et qu’elle transforme en danse la traverse. C’est en gestes qu’elle transforme la voix de l’homme, qu’elle en devient muette.

Bastian et Lorie - Caterina Pasqualino 2009

A un certain moment, on voit dans un instant fugace, le cadre de l’écran noir derrière elle, et à ce moment là, le dispositif est clairement déconstruit, littéralement, on en est sorti, il n’y a plus d’expérience qui tienne. Le duende la recouvre sans doute, ainsi qu’elle et lui, ainsi que l’anthropologue qui se tient en retrait, silencieuse, et son équipe avec. Mais si le dispositif scientifique vole en éclat, c’est autant par ce qui se joue que par le geste de l’artiste vidéaste qui nous montre comment le dispositif cède et se dissous.

La cinéaste a-t-elle fait taire l’anthropologue ? Ou l’anthropologue a-t-elle lâché la bride de son devenir artiste, sachant que tout lui reviendra au centuple, sous une forme ou une autre ? Car à capter des dynamiques dont les forces manifestement débordent, les rabattre dans un cadre les eut fait s’enfuir. La marge est étroite. Sans doute il faut une approche artiste pour capter ce qui se joue ici de sensible. Et capter n’est pas encore saisir, qui est orienter, à la fois par l’invention d’une disposition particulière – y compris si celle-ci doit être recouverte, débordée, déplacée, détruite - mais tout autant par une relation, dans laquelle la technique d’enregistrement comme celle de la production forment ensemble une approche, une écriture, créent un lieu possible pour accueillir les énergies en présence.

Puis, après qu’une larme infime ai coulé de ses yeux, la danseuse et le chanteur sont saisis par une caméra qui sculpte les corps en mouvement, ou plutôt, ce qui de son corps à lui passe en elle, du chant à la danse, leurs mouvements sont suspendus par une altération du temps, les images de Muybridge et de Marey nous traversent. Une écriture graphique s’invente par l’effet de rémanence imprimé aux images, là c’est Loïe Fuller qui s’invite, dansant avec eux deux, en filigrane, prolongés par les volutes de ses voiles.

On voit enfin, dans un temps ralenti qui peine à s’enfuir, ces deux corps traversés l’un par l’autre, ne sachant plus si c’est la danse qui le traverse lui, ou son chant qui la traverse, elle. La caméra devenue fusain – elle a bien été stylo chez Astruc ou pinceau chez Mekas - c’est avec elle que Caterina Pasqualino dessine la forme d’une relation, qui relate une part de l’histoire d’un peuple et relie les individus qui le forment. Relation : ce qui relate et relie dans la même saisie.

Bastian et Lorie - Caterina Pasqualino 2009

“Bastian et Lorie” est-il un film d’Art ou d’Anthropologie ? L’un et l’autre participent de nos représentations, l’un par la connaissance que confère l’expérience du sensible, l’autre par l’analyse critique que confère la distance théorique. Pourquoi choisir entre deux formes de connaissances qui se complètent si admirablement ? Chacune aura sa part, mieux : chacune sera augmentée de la part de l’autre.

Le film laisse très bien voir comment il veut être scientifique, comment il part de là, de la méthode d’investigation scientifique : la saisie de l’expérience. Mais on voit aussi très vite comment l’échec du protocole de la science à capturer l’humain sensible, fait place – doit faire place – à une écriture, faisant naître une esthétique, seule sans doute, à même - non de capturer – mais d’entrer en syntonie avec le chanteur et la danseuse, de rendre visible et partageable ce qui se trame entre eux de flux essentiels.

La caméra, devenue vecteur de subjectivité s’inscrit comme pour tous les médias de mémoire, dans la partition d’un “ça a été” mais plus encore ici d’un “ainsi en est-il allé du duende à ce moment là, entre eux et nous“. Le film devient le support d’une lecture systémique : les protagonistes chanteur et danseuse, la réalisatrice et chercheuse, la monteuse et photographe, l’ingénieur son, le dispositif technique, l’écriture vidéo, la relation qui unit ces personnes et les moyens techniques qui sont mis en œuvre.

Bastian et Lorie est signé d’une témoin subjective, présente engagée, atteinte active, qui est allée chercher “en arts”, cette part de langage qui manquait à l’anthropologie, et dont celle-ci avait besoin pour honorer sa dette envers les sujets qu’elle rencontre, pour les dire mieux encore qu’elle ne l’a fait par le passé.

Luc Dall’Armellina – 2013

One Response to “Sur les traces du duende”


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