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Sur les traces du duende


Tuesday, March 26, 2013

notes à partir du film Bastian et Lorie de Caterina Pasqualino, 2009, (22 min.) image et montage Camille Robert, prise de son Mathieu Touren, avec Bastian Blanco et Lorie Baghdassarian – Voir le film >>>

Le film Bastian et Lorie laisse tellement à penser, mais par deux bouts par lesquels nous ne sommes pas habitués à le faire : la raison et le sensible.

Il commence comme un film d’anthropologie, dans un protocole de saisie de l’instant, avec écran noir suspendu à un cadre placé derrière les protagonistes, afin que tout se passe dans l’espace confiné de l’expérience. L’image est très documentaire à ce moment là, pourtant dans une très grande proximité avec ses sujets, peut-être parce que les corps doivent se sentir proches pour livrer leurs expressions, c’est ce que le spectateur que je suis s’est surpris à penser.

Bastian et Lorie - Caterina Pasqualino 2009

Premier plan, Bastian, musicien gitan andalou, filmé de très près, camera sur pied, lui semble assis, mais mobile, il en vient parfois à ne plus être dans le cadre de la saisie vidéo. On l’entend parler, chercher ses mots, on voit de lui des fragments, des parties de son visage.

De Bastian, quelques bribes désordonnées :

« Ce Olé, est difficile à décrire… Olé, pourquoi tu le dis ? »

« C’est encore difficile de le traduire… »

« Je crois qu’on peut l’écrire, mais à l’oral, non. »

« C’est quelque chose de si petit que c’est difficile de l’expliquer avec des mots »

Cette mise en langue initiale, cette mise en mots, c’est par là que tout va commencer, peut-être pour nous dire d’où il va chanter, pour nous dire son horizon, sa quête. Car nous ne sommes pas au spectacle, mais dans un moment donné, au sens d’un cadeau, d’un présent.

Ce sera quelque chose comme le chant pour les amis. On apprendra que sa quête se nomme duende. Quelque chose comme l’instant de grâce, comme le point par lequel un coin du monde se met en suspens, point d’équilibre fugace, mais incarné. Paradoxe peut-être, on sait que cette quête est celle d’un art – le chant – lent et long, transmis par les anciens de la communauté, d’un art pratiqué, partagé, aventureux et risqué, toujours, car rien n’est jamais acquis dans la quête du duende. Quand au Olé !, c’est peut-être ce moment où le duende est en vue, qu’il se manifeste, et se manifestant, trouve l’expression de la joie que sa fugitive rencontre procure : Olé !

De Bastian encore :

«  tu es dans une rue et tu vois une mère avec une petite fille en train de marcher et elle perd sa chaussure et en un dixième de seconde, elle remet sa chaussure : Olé ! Quel art ! »

« l’art naît à n’importe quel moment dans n’importe quel lieu ».

Il aspire une bouffée de fumée sur sa cigarette.

Et puis le chant de lui seul, authentique et bouleversant, l’image qui voudrait ralentir le temps et qui chevrote, se répète et balbutie pour retenir quelques lenteurs, ses mains, sa bouche, sa voix qu’on se surprend à continuer d’entendre même quand le silence se fait, un peu plus tard.

Bastian et Lorie - Caterina Pasqualino 2009

Ici, sort-on des outils de l’anthropologie ou assiste-t-on au contraire à leur fabrique ? D’abord par l’invention d’un dispositif sensible de captation du réel, puis avec la (re)mise en partage de ce don, offert à son tour à nos regards à travers le film ? C’est que l’invention d’une méthode adaptée à la « dérive nécessaire » (Bruno Latour) du projet de recherche ne relève pas moins d’un acte créatif que la réalisation du film lui-même.

Plus tard, c’est elle, Lorie, grande, belle, émue, tendue de l’intérieur, comme ramassée toute entière sur ses sens, retenant ses larmes, parce que le chant qu’elle entend et qu’elle transforme en danse la traverse. C’est en gestes qu’elle transforme la voix de l’homme, qu’elle en devient muette.

Bastian et Lorie - Caterina Pasqualino 2009

A un certain moment, on voit dans un instant fugace, le cadre de l’écran noir derrière elle, et à ce moment là, le dispositif est clairement déconstruit, littéralement, on en est sorti, il n’y a plus d’expérience qui tienne. Le duende la recouvre sans doute, ainsi qu’elle et lui, ainsi que l’anthropologue qui se tient en retrait, silencieuse, et son équipe avec. Mais si le dispositif scientifique vole en éclat, c’est autant par ce qui se joue que par le geste de l’artiste vidéaste qui nous montre comment le dispositif cède et se dissous.

La cinéaste a-t-elle fait taire l’anthropologue ? Ou l’anthropologue a-t-elle lâché la bride de son devenir artiste, sachant que tout lui reviendra au centuple, sous une forme ou une autre ? Car à capter des dynamiques dont les forces manifestement débordent, les rabattre dans un cadre les eut fait s’enfuir. La marge est étroite. Sans doute il faut une approche artiste pour capter ce qui se joue ici de sensible. Et capter n’est pas encore saisir, qui est orienter, à la fois par l’invention d’une disposition particulière – y compris si celle-ci doit être recouverte, débordée, déplacée, détruite - mais tout autant par une relation, dans laquelle la technique d’enregistrement comme celle de la production forment ensemble une approche, une écriture, créent un lieu possible pour accueillir les énergies en présence.

Puis, après qu’une larme infime ai coulé de ses yeux, la danseuse et le chanteur sont saisis par une caméra qui sculpte les corps en mouvement, ou plutôt, ce qui de son corps à lui passe en elle, du chant à la danse, leurs mouvements sont suspendus par une altération du temps, les images de Muybridge et de Marey nous traversent. Une écriture graphique s’invente par l’effet de rémanence imprimé aux images, là c’est Loïe Fuller qui s’invite, dansant avec eux deux, en filigrane, prolongés par les volutes de ses voiles.

On voit enfin, dans un temps ralenti qui peine à s’enfuir, ces deux corps traversés l’un par l’autre, ne sachant plus si c’est la danse qui le traverse lui, ou son chant qui la traverse, elle. La caméra devenue fusain – elle a bien été stylo chez Astruc ou pinceau chez Mekas - c’est avec elle que Caterina Pasqualino dessine la forme d’une relation, qui relate une part de l’histoire d’un peuple et relie les individus qui le forment. Relation : ce qui relate et relie dans la même saisie.

Bastian et Lorie - Caterina Pasqualino 2009

“Bastian et Lorie” est-il un film d’Art ou d’Anthropologie ? L’un et l’autre participent de nos représentations, l’un par la connaissance que confère l’expérience du sensible, l’autre par l’analyse critique que confère la distance théorique. Pourquoi choisir entre deux formes de connaissances qui se complètent si admirablement ? Chacune aura sa part, mieux : chacune sera augmentée de la part de l’autre.

Le film laisse très bien voir comment il veut être scientifique, comment il part de là, de la méthode d’investigation scientifique : la saisie de l’expérience. Mais on voit aussi très vite comment l’échec du protocole de la science à capturer l’humain sensible, fait place – doit faire place – à une écriture, faisant naître une esthétique, seule sans doute, à même - non de capturer – mais d’entrer en syntonie avec le chanteur et la danseuse, de rendre visible et partageable ce qui se trame entre eux de flux essentiels.

La caméra, devenue vecteur de subjectivité s’inscrit comme pour tous les médias de mémoire, dans la partition d’un “ça a été” mais plus encore ici d’un “ainsi en est-il allé du duende à ce moment là, entre eux et nous“. Le film devient le support d’une lecture systémique : les protagonistes chanteur et danseuse, la réalisatrice et chercheuse, la monteuse et photographe, l’ingénieur son, le dispositif technique, l’écriture vidéo, la relation qui unit ces personnes et les moyens techniques qui sont mis en œuvre.

Bastian et Lorie est signé d’une témoin subjective, présente engagée, atteinte active, qui est allée chercher “en arts”, cette part de langage qui manquait à l’anthropologie, et dont celle-ci avait besoin pour honorer sa dette envers les sujets qu’elle rencontre, pour les dire mieux encore qu’elle ne l’a fait par le passé.

Luc Dall’Armellina – 2013

SOS amor


Saturday, September 25, 2010

La pauvreté fait les voleurs comme l’amour les poètes.
Proverbe Indien

« Aujourd’hui je l’ai fait ». Vous les avez vues dans le métro ces affiches, sur les trottoirs, défilant à cycle réguliers dans les boîtes éclairées comme vous de l’intérieur – mais pas de la même façon – par Decaux. Souvenez-vous, c’était il y a quelques mois seulement. Vous les aurez vues en séquences vidéo à la télévision, imprimées dans vos journaux, animées sur le web, en slogans sur vos smart-phones. Des images énigmatiques, des portraits photographiques d’hommes et femmes, nos contemporains. Aujourd’hui, ils l’ont donc fait. Très bien. A voir leurs faciès, on devine que c’était agréable.

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- Et qui sont-ils ?

Des adultes ou en voie de l’être, hommes et femmes, entre 18 ans et 45 ans. Faut-il croire qu’avant c’est trop tôt, et qu’après c’est trop tard. C’est ce que disent les images. Enfin, « dire » est une métaphore, un excès de langage, car les images ne disent rien. Elles suggèrent, proposent, relayent, orientent, disposent, imposent. Donc leurs visages expriment une satisfaction toute intérieure, ici les yeux mi-clos, la tête renversée, là une moue de défi et des yeux rieurs, ici on lit très bien la fierté : front haut et port de tête altier, là encore c’est l’euphorie d’avoir manifestement accompli quelque chose de rare, peut-être d’héroïque, ici quelque chose de grand et beau, voire d’exceptionnel. Leurs traits sont tirés, ils ont ces petits plis là, aux entournures des yeux, infra-signes d’une fatigue de plaisir.

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- Mais qu’ont-ils donc fait ? Parcouru un marathon ? Gravi un sommet de glace et de roc ? La face nord de l’Eiger ? L’Ama Dablam ? Ecrit un roman fleuve en apnée ? Un néo Ulysse ? Sont allés au bout de l’Erzbergrodeo ? Se sont jetés d’un pont en saut de l’ange, à l’élastique dans le Vercors ? Fait le temps scratch au général sur une 1200 Multistrada en mode racing chaussée de slicks ? Non ?!… Effleuré le nirvana ? Rencontré le divin ? Caressé une pierre de lune ? Là je m’incline…
- Allez, je me lance, sans joker. Tout ce bonheur affiché avec tant d’ostentation a pour (co)responsables deux neuromédiateurs aujourd’hui superstars, produits par nos corps pendant l’effort physique intense : sérotonine et dopamine. Top là. Je parie que demain on nous vends, allez j’exclu la pierre de lune (stocks épuisés) et la moto (non disponible en full power en France) et vous livre mon hypothèse : c’est sûr, c’est l’amour qu’ils ont fait, c’est des préservatifs qu’on veut nous vendre !
- Naaannn, t’es dingue !

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Attention pas le tout venant disponible partout dans la rue en distributeur, qui a vécu des températures extrêmes été hiver et qui n’est même plus assez fiable pour transporter un poisson rouge le temps de laver l’aquarium. Non je parle d’un truc vraiment innovant, à même de justifier une telle campagne. Un truc inimaginable, et c’est un euphémisme : ultra sensitif, adaptable, respectant la géographie intime de tous, couleur personnalisable, ordinateur de bord intégré, garant de la bonne harmonie des couples, affinant la qualité du plaisir des partenaires, assurant une discrète et efficace assistance à l’extase conjointe et simultanée (option débrayable) selon les sept modes proposés (auto, tender, soft, hard, brutal, bizar, customize). La révolutionnaire capote adopte également différentes finitions de surface par micro-irisation et pico-morphogénèse affectant directement le nano-élastomère, un chaud froid réglable de 16 à 42 degrés, du lisse au rugueux par interpolation, strié ou annulaire, hérissé ou globuleux. La capote magique est aussi dotée de l’AEM (assistance à l’éjaculation maîtrisée) et d’une alarme cinq tons pour la détection préventive de la perforation, etc.

Voilà où j’en étais de mon facétieux délire, imaginant l’argumentaire marketing, sourire aux lèvres, dévalant quatre à quatre les escaliers du métro : ce qu’ils avaient tous fait ? Une évidence : l’amour ! Nous pouvions dormir tranquille, l’amour était là vous dis-je, butinant entre nous tous, ces beaux visages épanouis le disaient ! L’amour est-en-fant-de-bo-hème !
- Et alors ! La suite !?
- Il est des matins dont la cruauté est vraiment trop crasse…
- Ta tartine est tombée à terre sur la face confiture ?

Vous aurez comme moi découvert et peut-être avec le même dégoût, la seconde phase de ce teasing, pardon, de cette re-programmation symbolique de nos cerveaux reptiliens (besoins primaires, instinct de conservation, réflexes innés, comportements stéréotypés) en pulsions consommatoires, parmi les plus sollicitées chez sapiens-consuméris.
- Et où est le mal ? Moi la pub,  j’adore !

Ils n’avaient pas du tout fait l’amour, les cons. Ils avaient tous ouvert un compte chez ING. La belle affaire. Ils l’avaient fait, mais pour de l’argent. Abattu, déprimé, diminué, j’ai laissé faire mon corps, agrippé des deux mains à la rampe, titubant en glissades malhabiles sur les marches, péniblement jusqu’au métro. Une journée inutile s’annonçait, noir et blanc, peut-être vivrai-je une rémission ? Quelques rares instants en niveaux de gris ? A défaut de graal, il faut bien vivre. A reculons, j’y allais. Après l’abattement vint la colère. SOS Amor.

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- Hé ça c’est du Baschung !
Vendu l’amor, au capital. Mille fois d’accord avec un autre Alain, le philosophe Badiou : l’amour est menacé de toutes parts. C’est la priorité politique, peut-être la première, fondatrice sur laquelle il nous faut nous battre. Lisez son essentiel : « Eloge de l’amour » (une critique ici ). Un régal, après ça vous vous demanderez peut-être quel métier exercent vraiment Onfray ou Ferry et vous aurez sans doute envie de lire ou relire Aristote, Spinoza, Nietzsche, Deleuze, Lévinas ? A moins j’y pense que vous ne préfériez le cinéma, avec le même titre, Jean-Luc Godard l’a fait, lui aussi, son éloge (voir ici).
Alain Badiou dit (bien d’autres choses, mais ceci entre autres) que l’amour est peut-être menacé aujourd’hui par deux attitudes : L’une, bourgeoise, qui le musèle par sa normalisation, son institutionnalisation, l’amour sous contrat tous risques : quoi qu’il arrive, on est couvert. L’autre, hédoniste, son verso littéral, qui lui coupe les ailes par la jouissance promettant un risque zéro d’attachement. D’un côté donc, la sécurité (politiquement à la mode), de l’autre la consommation (structurellement dans les usages).  Exit les autres formes : des produit trop compliqués à vendre, sans aucun doute.

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- Et alors ? Chacun fait comme il veut !
Des changements se produisent. Un cynisme avance, larvaire, rampant dans les coins. Remarquez, nous aurions dû en flairer l’imminence, voilà plusieurs mois que la publicité (pardon, la re-programmation de nos réflexes pavloviens en pulsions d’achats) nous envahit selon ce mode. On a avec ce teasing ING, un très bel exemple de la façon dont le marketing et la publicité s’approprient la libido (la nôtre) et visent une synchronisation des comportements humains avec les productions des multinationales comme le dit Bernard Stiegler (voir par exemple « Le désir asphyxié » )
Et les exemples ne manquent pas, vous n’aurez pas manqué celle-ci « Il a la voiture, bientôt il aura la femme » (Audi), c’était en 1993 je crois, effrayante quand on y réfléchi. Dans les rames du métro tout récemment, nous ramions – on paie pourtant cher le billet – et on a pourtant pu lire des choses comme : « Liberté égalité livret a », « Soyez pingres. Vendez vos cadeaux » ou encore « Pas gâté par le Père Noël ? Vendez vos cadeaux ». Un sondage TNS-Sofres commandé par eBay (lire l’étude) montrait même qu’un tiers des personnes interrogées se déclaraient déçues par leurs cadeaux de Noël. L’attention qu’on vous porte ne vous convient pas ? Vendez-là !
- Ben quoi ?
La déception compte aujourd’hui parmi les sentiments les plus inacceptables qui soient. Au moment où le critère dominant entrant dans la composition du bonheur est la satisfaction par la jouissance des biens, il est naturel que cette dernière s’impose partout comme un salut. De là au dogme, il n’y a qu’une pub.
- Parce qu’il y en a d’autres ? Je veux dire, des horizons ?
C’est pourtant à partir du décept – même s’il s’agit de le dépasser et non de s’y complaire – que se créent pas mal de choses comme la pensée critique, la relation esthétique, la création, le désir même, dont Stiegler a dit sur tous les tons que nous étions malades (« Aimer, s’aimer, nous aimer », [ une note de lecture ici ]
- Paroles, paroles, paroles
Marcel Proust : « On n’arrive pas à être heureux mais on fait des remarques sur les raisons qui empêchent de l’être et qui nous fussent restées invisibles sans ces brusques percées de la déception. Les rêves ne sont pas réalisables, nous le savons ; nous n’en formerions peut-être pas sans le désir, et il est utile d’en former pour les voir échouer et que leur échec instruise. » La Prisonnière, 1922, p. 183.
- Trop intello !
C’est parce que le signe est imparfait, que le mot juste reste toujours à trouver et à dire, que l’expression est incomplète, et les représentations qu’ils forment en conséquence toujours à rejouer, que le jeu des arts, le jeu social et le jeu symbolique peuvent s’exercer et se renouveler sans cesse, dans tous nos champs d’activités. L’incomplétude ? Le sel de la vie ! Son dynamisme, son énergie même !
- Je préfère Proust, au moins c’est connu.
Notre président demandait en février 2008 à MM. Joseph Stiglitz (Président de la Commission éponyme), Amartya Sen (conseiller) et Jean-Paul Fitoussi (coordinateur) de mettre en place une commission qui a pris le nom de Commission pour la Mesure des Performances Économiques et du Progrès Social (CMPEPS). Ensemble ils inventaient le B.I.B (un article sur AgoraVox) . Invention géniale ? Plutôt une resucée puisqu’en 1972, le roi du Bhoutan, Jigme Singye Wangchuck – pas même cité – souhaitait déjà bâtir une économie qui servirait la culture du Bhoutan. Il proposait le bonheur national brut (BNB), comme un essai de définition du niveau de vie en des termes moins exclusifs que le produit national brut. Pendant qu’on parle de nouveaux critères pour le bonheur, on relativise ceux sur lesquels plus personne n’a de prise, surtout pas une politique indigente.

Mais revenons au texte et à l’image, ce « je l’ai fait » marque la satisfaction d’un désir assouvi qui renvoie à un autre, pulsionnel, qu’il suffit de solliciter – tapis là dans l’ombre tout près – pour peu que le message soit bien organisé. C’est ce que rêvait déjà de faire la réclame jusque dans les années 70, c’est ce qu’a fait la publicité jusque dans les années 90. Les temps changent, il est de temps de qualifier d’un nouveau terme ces activités qui ont muté en programmation de nos schèmes comportementaux. Les termes de manipulation (pour la pub haut de gamme), ou de conditionnement (pour la pub bas de gamme) sont sans doute plus justes aujourd’hui. Conditionnement : c’est ainsi qu’on nomme l’action de ficeler ensemble des produits par paquets de six ou douze. Empaquetés grégaires que nous sommes, prêts à être livrés corps et biens, mais à qui ? Au marché, certes mais d’abord à nos propres illusions. Car c’est nous qui décidons de nos asservissements, nous sommes même prêts à payer très cher pour ça. Mais que décidons-nous vraiment ? Jenny Holtzer écrivait ses petites phrases (Truism, City Poèms) sur les journaux lumineux de Picadilly à Londres, loués le temps d’une intervention sur les lieux du temple du capital. L’une d’elles disait : “Protégez-moi de mes désirs”. Nous ne l’avons guère entendue. Peut-être ne le pouvions-nous déjà plus, c’était en 1970.
- Attention, séquence has been ! (Putain c’était bien !)
C’est vrai, et je la préfère encore à la séquence revenu de tout (Tout ça c’est de la m…) que je préfère encore à la séquence molle (Ha mais je veux surtout pas prendre parti !). Celle-ci est sans doute la pire de toutes, elle relève du cumul d’au moins trois ignorances. La première, scientifique, car depuis le principe d’incertitude (1927) de Heisenberg on sait que ne rien faire est déjà un faire qui transforme le milieu ambiant. La seconde concerne l’histoire qui s’est vue infléchie avec l’action des engagés plus qu’avec la mollesse des suiveurs. La troisième raison est de pure mauvaise foi : c’est plus fort que moi, j’emmerde les neutres tout autant (mais pas de la même manière) que les rigides dogmatiques. Les pré-visions d’Adorno et Horkheimer dans « Les industries culturelles » ne nous ont guère éclairé non plus. Ni la colère décapante de Guy Debord dans « La société du spectacle », ni le désespoir énergétique de Pier Paolo Pasolini dans sa « Mort des lucioles », ni la distance explosive de Giorgio Agamben, ni…
- Oui ? Ninon tu pourrais si tu le voulais, me dire oui !
Il faut « organiser le pessimisme » dit Walter Benjamin. Et les images — « pour peu qu’elles soient rigoureusement et modestement pensées, par exemple comme images-lucioles — ouvrent l’espace pour une telle résistance. » dit Georges Didi Huberman
- Amour, Proust, Lucioles, et maintenant bonheur, je dessèche, s’il te plaît donnes-moi une autre bière…
« L’amour est à réinventer, on le sait ». C’est depuis sa « saison en enfer » qu’Arthur Rimbaud écrivait ces mots. Certainement oui, il est à ré-inventer, toujours. C’est peut-être que le mouvement qui le fait naître s’invente au moment où il s’invite, c’est là son horizon, sa force et son fragile, sa rareté, son prix.
- Beaucoup trop cher !
Pour Dieu, certainement pas. Mais en amour, il n’y entends rien : nous et nous seuls pouvons.
- Selon Jacques Lacan « L’amour, c’est donner ce qu’on a pas à quelqu’un qui n’en a pas besoin ».
S’il l’a dit, c’est qu’il devait le voir ainsi d’où il était. D’un endroit assez triste. Je préfère penser que c’est l’ensemble des forces qui nous unissent et qui résistent à leur normalisation comme à leur consommation.
L.D.A

L’air du temps, au Grand-Palais


Monday, December 28, 2009

L’air du temps, au Grand-Palais
Paris, 24 décembre 2009

L’annonce s’est faite pour moi au bouche à oreille : « Une grande roue au Grand Palais ! Allez-y, c’est étonnant… » J’aurai dû me méfier. La dernière fois, c’était pour « Dans la nuit des images » en 2008, la cavalerie lourde de l’art, une approche du type Division Leclerc, menée en vagues frontales, des centaines d’œuvres parmi les plus prestigieuses de nos temps contemporains s’étaient vues réunies sous la coupole géante. Un genre de féerie oui, et son revers aussi, une certaine saturation des unes par les autres. Je n’avais jamais vu une telle abondance et proximité d’œuvres importantes de l’image vidéo, mêlée à des œuvres de jeunes artistes, made in France, produites au Fresnoy, promu pôle d’excellence de l’art vidéo contemporain par madame la ministre en personne. La France cherche depuis quelque temps à se valoriser dans ce qu’elle pense être une course mondiale sans merci. Elle s’y emploie avec une stratégie guerrière. Tout y passe, la santé, la recherche, les arts, à condition qu’ils soient visibles, enfin spectaculaires, car on ne sent pas le même appétit en direction des arts de la rue, du théâtre ou de la poésie. J’ai écrit à propos de « Dans la nuit… » un billet d’humeur, sans doute trop partisan, et plein de doutes, que je n’ai jamais publié. Trop de rancœur face à une conception de l’art, devenue tellement… « industrielle ». C’est le mot qui me vient, mais j’hésite avec « défensive », à moins que ce ne soit plutôt « offensive » ? L’art aussi est à vendre. C’est un fait, depuis que la France est gérée comme une entreprise. L’art qui a tant besoin d’attentions, celle de tous les instants, bien plus que de grands raouts spectaculaires. Qu’est donc devenue la catastrophe des sens ? Comment dites-vous ? Catastrophe d’essence ?

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photo L.D.A – décembre 2009 – Grand Palais, Paris

Récidive donc cette année, dans le même lieu. Notez : je fais la différence entre 2008 et 2009, cet évènement ne se présente pas comme manifestation d’art mais comme divertissement. On passe à pied devant le commissariat de Police au dos du grand Palais. Son bus-commissariat garé là, témoin d’une concession vers une police de proximité je suppose, il est vrai que le 8ème arrondissement en a cruellement besoin. On contourne le bâtiment pour accéder à la façade principale. Là, un car de CRS, un véhicule tout terrain anti-émeute aux vitres grillagées et muni d’une large lame hydraulique à l’avant, plusieurs motos aux gyrophares bleus, tous stationnés devant l’entrée. Les lieux sont bien sécurisés, aucun risque de débordement, l’honnête homme se sent rassuré. Idéal pour pouvoir passer une bonne soirée de fêtes en famille.

On arrive en famille donc, cinq euros l’entrée, pas de tarif famille. On paie, on entre, des vigiles aux gilets jaunes fluorescents s’agitent, on voit effectivement une grande roue derrière leurs épaules, et d’autres manèges à bras articulés qui vous retournent les tripes qui occupent tout l’espace du Grand Palais. Pour chaque attraction il faut débourser cinq euros de plus, par personne évidemment, une sorte de double paiement, ça vous rappelle quelque chose peut-être ? Comment cet argent est-il réparti ? Je propose cette hypothèse : les premiers cinq euros seront pour l’édifice public, qui a dû gérer l’installation de quelques tonnes de matériel et de câblages lumières. Les autres sont pour les forains, normal, ils sont installés dans le grand Palais, la place est chère. Un tour de grande roue, toujours magique, on monte à vingt-cinq mètres, on voit au loin la grande roue, qui concorde avec celle-là, en plus petit, la continuité commerciale est assurée par les chalets de Noël – du même propriétaire – disposés sur les trottoirs de celle qu’on qualifie de plus prestigieuse avenue du monde.

N’allez pas croire que je boude mon plaisir dans les attractions, elles m’attirent et je ne manque pas d’aller chaque année à la Foire du Trône, ou ailleurs. J’aime la fête foraine, son style, ses outrances, ses bruits, ses odeurs mêlées de sueur et de sucres brûlés, mais dans son milieu naturel, et non quand elle fait l’objet d’une capture, n’offrant d’elle-même qu’une pâle imitation. La fête foraine comme animal de zoo, ça rend triste.

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photo L.D.A – décembre 2009 – Grand Palais, Paris

Depuis le haut de la grande roue, on entend le groupe de dix guitaristes et chanteurs qui vient d’entonner son premier chant, chaque soir un autre groupe, toute une programmation, avec de très grands noms du jazz manouche. Pauvres d’eux, le volume des lieux leur renvoie un écho phénoménal. Je les vois d’ici lors de la balance : « On ne peut pas jouer dans ce vacarme ! ». Oui, mais le contrat est signé, se désengager c’est perdre de l’argent et c’est très mauvais pour la renommée. La présence de groupes reconnus renforce l’origine contrôlée de l’opération. Car le ministère de la culture – comme la SNCF et bientôt la Poste – est devenu un simple opérateur. Son désengagement progressif de tout ce qui faisait une conception exigeante de la culture (les écoles, les centres d’arts, les festivals, les musées), c’est-à-dire fondée sur le respect de la pluralité culturelle, s’est couché devant le capital. Comprenez devant l’industrie culturelle. Le modèle, c’est le camp de consommation, enfin je veux dire, le parc d’attractions, ma langue a fourché. Le couple présidentiel avait donné le ton, souvenez-vous – oui je sais c’est pénible, mais ne faisons pas l’autruche – en s’affichant devant la presse, à EuroDisney, c’était en 2007.

Morose, je suis descendu de la grande roue. Nous sommes passés désabusés devant des stands de tir, de loterie avec ses mini-motos, ses peluches géantes de Baghera, devant un attrape cadeau à pinces, et c’est aux auto-tampons que nous avons poursuivi notre soirée. Secoués frontalement et latéralement comme il se doit. Délestés d’une soixantaine d’euros, nous avons pris le chemin de la sortie, non sans avoir devant les caisses, persuadé quelques indécis qui nous interrogeaient de passer leur chemin.

Lors du retour, en contournant le Grand Palais, et avant de quitter des yeux sa monumentale façade éclairée, j’ai cru voir une ombre la traverser, telle la silhouette furtive de Bat… non, impossible. Nous avons déambulé encore un peu devant les chalets de Noël sur les Champs Élysées, des stands de foulards et écharpes, de bonnets et de ballons rouges. Passé l’angle du bâtiment, c’est le rire sardonique du Joker que j’ai cru entendre, sourdre au milieu de la foule. Au loin la tour Eiffel lançait son rayon scrutateur à deux têtes, juste au dessus des toits de Paris.

L.D.A